L’abondance de photos est-elle une chance pour la photographie ?

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L’abondance de photographie, sur le net, principalement et sur les réseaux sociaux, est-elle une chance pour la photographie ? La question mérite d’être posée et ne peut recevoir de réponse rapide et univoque.

On ne peut que se réjouir du fait que la photographie se soit démocratisée, que cela ne soit plus réservé à des happy few ou dans des cénacles fermés. Chacun peut désormais, pour une somme modique, prendre en photo ce qui l’intéresse et en conserver la trace durable, à défaut d’être définitive.

D’autre part, la photographie est désormais considérée comme un art véritable, au même titre que le cinéma et la musique. Elle n’a plus un statut bâtard d' »art moyen » comme avait pu le dire Bourdieu en son temps.

Cependant, deux écueils arrivent avec ces changements sociétaux, écueils qui sont la conséquence directe de ces changements et en sont la part d’ombre, la part maudite.

Premièrement, si la photographie est désormais considérée comme un art, elle commence aussi à épouser les travers de merchandisation et les outrances financières et spéculatives d’une certaine catégorie d’art. Quand la photographie  » Rhein » du photographe Andréas Gursky ( photo qui représente le Rhin) est vendue un prix exorbitant et jamais atteint par une photo, on peut légitimement se poser des questions/ Si la photo est devenue réellement un art et le photographe un artiste, cet art doit-il pour autant copier ce qui se fait de plus détestable dans les autres formes d’art, où nombre d' »œuvres » sont fait uniquement dans des buts spéculatifs et pour devenir des vache à lait financière ( je pense ici en particulier au travail de l’artiste Ben, qui décline ce qu’il écrit sur de multiples supports, vendus en masse et souvent chers. Cela fait bien et « in » d’avoir une montre ou un t-shirt signé Ben).

Deuxièmement et corollairement à cette dérive, la démocratisation et la massification des photographies ne menacent-elles pas l’existence même de la photographie, comme art du regard et discipline intérieure ? La photographie pour moi est autant un art qu’une manière d’exister et de sentir. Avant de photographier, il faut apprendre à voir, à regarder réellement et à ressentir, à participer intimement aux choses que l’on veut prendre.

Lors du colloque Intensités de la photographie, à Arles, cet été, un enseignant japonais disait la difficulté d’apprendre une pratique réflexive de la photographie aux jeunes japonais. Ceux-ci, avec leur iphone greffé au bout de la main et de l’œil, ont pris l’habitude de photographier tout et n’importe quoi, sans prendre conscience ni connaissance réellement de ce qu’ils photographient. Pour ces jeunes, la photographie est un objet de consommation courante, aussi utilisé aussitôt oublié et jeté, abandonné aux flux continu et incessant des nouvelles sur les réseaux sociaux.

Toute la difficulté pour cet enseignant japonais de photographie est de déconstruire cette pratique addictive pour rendre ces futurs photographes conscients de ce qu’ils font, et désireux de construire une image en toute connaissance de cause, en prenant autant en compte les aspects techniques que esthétiques et philosophiques de ce qu’ils sont en train de faire.

Car L’image, la construction d’une image, photographique ou non, a de vrais enjeux sociétaux et philosophiques. Elaborer une image et construire son regard tient pour moi de quelque chose qui s’apparente à l’esprit de la pensée zen. La photographie, pour peu que l’on réfléchisse un peu à ce que l’on fait et qu’on ne se contente pas de déclencher comme on va aux toilettes (un réflexe naturel et quasi incontrôlable et qui a pour but de disparaitre très vite dans les oubliettes de l’histoire), c’est avant apprendre l’art de la méditation et de la concentration. Photographier, c’est entrer en communication, en communion avec le reste du monde, la photographie c’est proposer une vision unique et qui n’appartient qu’à soi et vouloir la faire partager au monde; la photographie c’est l’art empathique par excellence, empathie du photographe pour les choses et les êtres qu’il photographie, empathie du lecteur vis- à vis de monde intérieur de l’artiste. La photographie, c’est un art réellement humain du partage, et non un objet addictif et spéculatif livré aux règles du capitalisme et de l’individualisme triomphant.

C’est pourquoi que face à l’invasion des images sur les réseaux sociaux et ailleurs, il y a lieu de rester méfiant, d’autant qu’il est tout facile et possible d’influencer de manipuler les gens à travers des images spécialement choisies et ce, sans qu’ils s’en rendent particulièrement compte.

Une éducation du regard devient plus que jamais nécessaire, pour devenir à son tour un véritable acteur de l’image et non un consommateur passif et soumis à l’addiction. Puisse ce billet modestement y contribuer