qu’est ce que voir ?

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Je me pose souvent la question, en praticienne des arts visuels et graphiques, qu’est-ce que voir ? Voir n’est pas regarder, tout le monde voit (sauf les aveugles, qui  » voient  » avec le toucher et l’oreille), peu de gens savent regarder. C’est ce que, personnellement, m’a appris la pratique assidue de la photographie, à regarder en étant consciente de ce que je vois.

Souvent les gens regardent dans l’inconscience de leur vision, dans l’inconscience de ce qu’ils voient. Photographier apprend à voir, à voir réellement, on prend alors conscience et réellement connaissance de ce que l’on voit. Jusque-là je voyais des tas de choses, ou plutôt des tas de choses s’imprimaient sur ma rétine sans que mon cerveau ni ma psyché n’en prenne réellement connaissance. Et depuis que je regarde attentivement les choses que je veux photographier, je m’aperçois que ces choses existent réellement et ont quelque chose à dire à mon cerveau et à mes sens.

Pendant que je photographie, j’entre en communion et en communication avec ce que je photographie, je deviens à la fois (un peu comme la voie de l’arc japonaise, le kyudo, où l’archer pour toucher la cible doit se mettre dans un état mental où il est à la fois la cible et la flèche) le photographe et ce qui est photographie, l’œil et la cible. C’est un peu comme un état de transe, où il n’y a plus de distinction ni de frontières entre la personne qui est en transe et les esprits qu’il convoque. Lorsque je suis dans cet état précis, je parle à l’esprit de l’arbre, de la fleur ou de l’animal que je suis en train de photographier, je suis arbre, fleur ou animal.

Et en même temps, je suis profondément présente à moi- même, profondément consciente de l’instant présent et ouverte à mes ressentis et je veille aussi à l’aspect technique et matériel de la photo que je suis en train de prendre.

C’est en cela que cela que la photographie est un art total, à la fois artistique et presque chamanistique et en même temps très technique, faisant appel à l’intelligence et à la science, à l’habilité industrieuse. C’est aussi en cela que la photographie peut apprendre à voir, en toute conscience et connaissance de cause.

Depuis que je pratique cet art, j’ai acquis et j’acquiers sans cesse des notions plus poussées sur la physique de la vision et sur le monde technique de la photographie, ce qui satisfait mon côté obsessionnel et scientifique, et porté sur l’artisanat et le respect du travail bien fait et de l’habilité technique; et en même temps, je peux donner libre cours à mon âme d’artiste, à mes ressentis, à mon imagination souvent échevelée. Ma sensibilité est cadrée et mise dans des cadres qui lui permettent de ‘s’exprimer sans danger pour moi et en même temps mon côté rationnel, fort développé chez moi et souvent un peu froid et sec, se voit offrir un peu plus de chair, d’humanité et d’ouverture aux autres. Grâce à la photo, ces deux côtés de ma personnalité se voient réunis et se parlent, et par cet acte de vision totale (au sens ou Marcel Mauss parlait de phénomène social total), je prends conscience du monde qui m’entoure et je me vois réellement ancrée dans l’humanité et le monde sensible.