pourquoi la photo ?

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Pourquoi la photo ? Cette question, je me la pose chaque fois que me prends le désir ou l’envie de photographier. Pourquoi en effet prendre une photo plutôt que peindre, pourquoi prendre une photo plutôt que de se contenter d’observer ou même de ne pas voir ce que l’on a devant les yeux.

Quelles sont les motivations profondes qui poussent à photographier un évenement, une chose, une personne, à quels mécanismes psychologiques, à quelles nécessités internes cela répond–t-il ?

Il est hors de doute, vu l’abondance des images et des photos dans le monde actuel, que faire des photos est un besoin profondément ancré dans nos vies. Cependant, je ne suis pas sûre que les images de celui qui « consomme  » des photos comme on consomme des hamburgers, produit vite vite fait, destiné à une utilisation immédiate, et aussitôt oublié qu’il est posté sur les réseaux sociaux répondent aux mêmes nécessités que les photos de quelqu’un qui pense ses images avant que de les faire et les inscrit dans un projet à plus long terme.

Je ne veux pas parler ici nécessairement des différences entre amateurs et professionnels, il est des professionnels qui ne « pensent » pas leurs photos et se contentent de surfer sur la mode et les goûts du moment. Non, je souhaite parler ici d’une photographie d’auteur, de gens qui tentent de transmettre un regard et une vision singulière des choses, peu importe qu’ils soient professionnels ou simple amateurs.

Qu’est ce qui peut pousser ce genre de personne à prendre une photo et à élaborer un projet d’oeuvre au long cours, même si cela se fait petit à petit ? Je trouve que les explications avancées ordinairement, comme celles de Roland Barthes dans la Chambre Claire sont trop simples et trop évidentes pour rendre compte entièrement de la réalité des processus psychologiques à l’oeuvre, autrement plus complexes à mon avis.

Certes, prendre une photo c’est figer un instant pour dire ceci a été. Il y de même une dimension mélancolique aux photos, surtout celles des personnages des temps passés. Cependant, cela ne saurait constituer en aucune façon l’alpha et l’oméga de la photo et de l’art photographique. Je pense au contraire que la photo, loin d’être du côté de la mort et des choses funèbres, de la mélancolie est du côté de la vie, des mouvements dynamiques et agissants de la psyché.

On dit développer une photo, on parlait de révélateur lors de l’époque de la photographie argentique, on parle d’impression sur du papier photo et c’est bien du côté de ces mouvements psychologiques qu’il faut chercher le potentiel vital de la photographie. Car la photographie est un art profondément vital, tout à fait du côté du dynamisme de la vie psychique, profondément agité de mouvements, d’émotions et d’intentions internes, parfois non conscients, tant de la part de celui qui la pratique que de celui qui la fait.

La photo d’un auteur est une « révélation » autant pour celui qui la fait que pour celui qui la regarde. Elle est révélatrice des mouvements psychologiques qui traversaient son auteur au moment où il l’a faite et elle peut être autant révélatrice pour celui qui la regarde de choses qu’il ignorait, au sens où cette image, par sa force, pourrait faire surgir en lui des affects, des émotions oubliées ou insues. Ansi, le photolangage, médiation utilisée dans les groupes de paroles ou de formation pour amener les gens à s’exprimer sur des thèmes donnés à partir de photos proposées au groupe en question peut avoir de puissants effets psychologiques sur les personnes, les amener à mieux se connaître elles- mêmes et à faire connaissance avec les autres. De même, le photographe auteur peut se voir transformer au fur à mesure de lélaboration de son travail photographique, les photographies qu’il fait le « révelant » petit à petit à lui même au fur et à mesure qu’il « développe » son oeuvre. Une « impression » sur papier peut provoquer beaucoup d’impressions psychologiques en retour et parfois remettre en mouvement une parole bloquée ou inhibée ( mais une photo ou une image peut provoquer aussi l’effet inverse, en tout cas, elle ne laissera pas indifférent, tant celui qui la fait que celui qui la regarde).

Aussi, je crois que dire d’une photo uniquement que c’est une mémoire du passé, la ranger du côté de la mélancolie et des choses figées ad vitam aeternam est beaucoup trop simple et réducteur et c’est passer à côté du formidable potentiel vital de la photographie.

Je reviendrais sur cet important sujet lors de prochains billets.