la photographie, une révélation ?

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La photographie est-elle est une « révélation » ? En effet, en quoi le fait de vouloir photographier est-il révélateur des mouvements internes de celui qui prend la photo et quels effets «révélateurs » ces photos auront-elles sur le public qui les verra ?
Une image laisse rarement indifférent, et même dans ce cas elle pourra influencer souterrainement celui qui la regarde sans qu’il s’en rende compte. Un reporter de guerre dont j’ai oublié le nom a dit qu’il arrêté son métier et pris une autre direction photographique le jour où il s’est aperçu qu’il devenait indifférent à ce que les scènes de guerre et de massacre comporte d’horreur et d’effroi. De même le fait de voir comme au temps de la deuxième guerre du Golfe les affrontements comme des jeux vidéos, ou bien d’être abreuvé dans les journaux télévisés ou dans les éditions papiers ( ou encore sur les réseaux sociaux) de photos chocs d’attentats ou de victimes pantelantes tend à instaurer un habituation ou un rapport désaffecté à la représentation imaginale, du moins en surface.
Car en souterrain, le travail de l’horreur et de l’effroi se poursuit face à ces images, mais de façon totalement clivée selon moi. Je pense par exemple à au cas de cet homme, relaté dans la littérature sur le trauma, qui avait développé un syndrome psychotraumatique rien qu’en regardant à la télévision les images des inondations de Vaison-la-Romaine. Une image, qu’on la prenne ou qu’on la regarde n’est jamais innocente, elle peut tout aussi bien indigner, sidérer, ou bien participer de ce qu’Hannah Arendt avait qualifié de  » banalité du mal ». En habituant progressivement les gens à regarder des images de gens ensanglantés, expulsés, maltraités sans aucun regard critique et en faisant cette diffusion en masse, comme un produit de consommation courante, on habitue ces personnes à ne plus avoir, en surface tout au moins, des affects d’empathie, de solidarité ou d’indignation face à ces images. A multiplier ces images de sang et de désastres qu’on délivre à jet continu entre la poire et le fromage à un public captif, on parvient à leur faire oublier qu’il s’agit ici d’êtres humains en réelle souffrance et que ce qui arrive à ces personnes peut arriver un jour à tout un chacun.
C’est ici que la photo peut avoir à jouer un rôle, la photo qui porte un regard singulier, la photo qui donne du sens à ce qu’elle voit. Car l’image, bien souvent utilisée pour manipuler ou décerveler, peut avoir aussi un profond processus vital et humain, en ce sens qu’elle peut parfois restituer une dignité et une valeur à des choses ou des êtres vivants ou qui en avaient perdus. Réfléchir à ce que l’on voit et à ce que l’on prend en photo, respecter l’homme ou l’être vivant que l’on photographie et lui rendre sa noblesse et sa valeur intrinsèque, redonner une dignité à des gens qui ont parfois tout perdu ou bien se trouvent dans des situations dramatiques, voire en chaque être vivant et dans la nature toute entière des semblables et des frères, c’est je crois, ce qui est une mission essentielle pour la photographie. Cela peut paraître grandiloquent et boursouflé, mais face au flot d’horreurs quotidiennement déversés sur nos écrans et aux tentatives de manipulations par l’image qui deviennent monnaie courante aujourd’hui, je crois que la photographie peut jouer un rôle profondément éthique, si elle s’accompagne d’une réflexion sur les pouvoirs de l’image et d’une éducation à l’image. L’image est une belle chose, à nous d’en faire une création véritablement humaine.