De la couleur, réflexions d’après Michel Pastoureau

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De la couleur, réflexions d’après Michel Pastoureau

 

 

 

Une histoire de la couleur, des couleurs, telle est l’entreprise de Michel Pastoureau depuis plusieurs années. Après Bleu et Noir, voilà Vert qui nous est arrivé en 2013. Ce travail, jamais vraiment tenté avant Michel Pastoureau et en tout cas pas avec un tel brio, est l’occasion de réfléchir sur la couleur, son rôle social et son évolution historique. Et l’on s’aperçoit alors avec quelque stupeur que la façon dont une société envisage une couleur particulière peut en dire long sur son organisation et l’esprit du temps.

La montée de la couleur bleue au fil des siècles, pour devenir la préférée des occidentaux actuellement s’est faite contre la triade longtemps préférée depuis l’antiquité du noir, blanc et rouge. Et l’installation de la couleur bleue comme couleur liturgique, et particulièrement de la vierge, à partir du XIIème siècle, se fait sur fond de lutte entre prélats chromophobes et chromophiles, entre notamment cisterciens et clunisiens, et engage tout un rapport à la religion et à la société très différent.

Je cite Pastoureau ( in Le bleu, p.39-40, édition de poche) : » Pour la théologie médiévale, la lumière est la seule partie du monde sensible qui soit à la fois visible et immatérielle. Elle est  » visibilité de l’ineffable »(Saint augustin) et, comme telle, émanation de Dieu. D’où une question : la couleur, si elle est lumière, est-elle aussi immatérielle ? Ou bien n’est-elle que matière, simple enveloppe habillant les objets ? Pour l’Eglise, la question est d’importance. Si la couleur est lumière, elle participe du divin par sa nature même. Chercher à étendre ici-bas – notamment dans l’église- la place de la couleur, c’est repousser les ténèbres au profit de la lumière, donc de Dieu. Quête de la couleur et quête de la lumière sont donc indissociables. Mais si, au contraire, la couleur est une substance matérielle, une simple enveloppe, elle n’est en rien une émanation de la Création, mais un artifice futile ajouté par l’homme à la Création. Il faut la rejeter, la combattre, la chasser du temple, car elle est à la fois immorale et nocive, faisant obstacle au transitus qui doit conduire l’homme vers Dieu ».

On voit donc que réfléchir sur la couleur, loin d’être anecdotique, pose au contraire des questions fondamentales sur la société et ce que l’on veut pour elle.

Une réflexion sur la couleur et son rôle à l’heure actuelle est donc toujours de mise, notamment en photographie, où l’on peut retrouver parfois des traces de cette opposition médiévale sur la nature de la couleur.

En effet, jusqu’à une époque pas si ancienne que ça, il était de bon ton de mépriser les photographies en couleur et ceux qui les faisaient, la « vraie » photographie, entendez celle des professionnels, la pure et sans compromis avec une modernité de bas aloi, la vraie photographie, dis-je, était celle en noir  et blanc. Celle -ci est de bon goût, sélect et s’adressant à un public choisi qui méprise les vains artifices de la couleur et il n’est pas du tout interdit de retrouver dans ce jugement contemporain les traces de cette dispute médiévale entre adversaires et partisans de la couleur.

Personnellement, je trouve cette querelle assez inepte, pour moi noir et blanc et couleur en photographie ne s’opposent pas et n’ont pas à s’opposer. Leur emploi correspond pour moi « simplement » parfois à une conception différente de ce que doit être la photographie, parfois à un moment différent de la production d’un même photographe. Il n’est pas du tout innocent en photographie de travailler en noir et blanc ou en couleur, car cela sous -entend, tant pour la production photographique elle – même que pour la conception qui la sous-tend des choses assez différentes, mais il n’y a pas, selon moi, à les opposer frontalement comme on le fait trop souvent.