la photographie comme conscience de soi et du monde

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La photographie comme conscience de soi et du monde

 » L'<<art>> comme <<culture de soi>>consiste d’abord à se rendre disponible. Son premier jalon est le plaisir: c’est lui qui prépare à un état de disponibilité intérieure. La nature n’est à aucun moment considérée comme un objet qui s’opposerait à un sujet. Ainsi la méditation face à celle-ci ne mène pas à la tentation d’une prise de pouvoir sur le monde qui entoure ni même à cette simple éventualité. Elle  suscite au contraire l’effacement, le retrait de la personne qui se fond dans le monde alentour. (…)

L’ oubli de la conscience de soi n’implique pas une perte d’identité mais, au contraire, l’apaisement du corps et de l’esprit qui ouvrent à la sagesse suprême. »

 » L’expérience de la fusion avec le grand tout n’est pas perte de soi puisqu’elle  se retransmet par le truchement du pinceau, sous forme de poème ou de peinture, et peut être revécue par l’imagination. »

Jardins de sagesse, en Chine et au Japon, Yolaine Escande, Seuil, 2013, p.39 et 41.

 

Se fondre dans le paysage, ne faire plus qu’un avec lui, quel photographe de nature (du moins celui qui le pratique autant comme discipline intérieure que comme pratique technique), n’a pas caressé ce rêve et cette ambition.

Cette attitude, en tout cas, elle celle qui a présidé et préside encore à la construction des jardins en Chine et au Japon, jardins qui sont une des pierres angulaires de la civilisation dans ces deux pays. Qui comprend l’art des jardins extrême-orientaux, comprend une grande partie de l’esprit et de la mentalité japonaise et chinoise. Ces jardins, qui sont créés dans un esprit de communion très profonde avec la nature mais sont en même très marqués par l’empreinte de l’homme, ont beaucoup à  voir avec une certaine conception de la photographie, qui souhaite allier maîtrise technique et réflexion sur l’art et la pratique photographique et ne laisse pas aveugler ni fasciner par le matériel ni par les appareils nécessaires à la prise de vue et à son traitement ultérieur.

Prendre une photographie, dans cette acception du métier, c’est réfléchir à ce que l’on va faire avant, pendant et après avoir pris le cliché. C’est insérer sa pratique photographique dans une conception plus globale des arts de l’image, des arts en général et voire même une conception de son existence même. La photographie, à mon sens, doit être conçue come un projet de vie dans son entier, une façon d’envisager son existence par et dans la photographie, photographie entendue comme voie vers la méditation et la conscience de soi et du monde. Je vois le photographe un peu comme ce lettré décrit par Yolaine  Escande ( op. cit.) d’après une peinture chinoise du XVI ème siècle : » Installé dans son pavillon jardinier devant sa table de travail, le lettré lève la tête pour admirer la lune, au-delà de la clôture du jardin, et se met en état de disponibilité intérieure, ce qui lui permet de prendre plaisir à la scène tout en se détachant du monde. » (p. 37).

A l’heure où tout le monde a la possibilité technique de prendre des photos avec son smartphone et au moment où les réseaux sociaux croulent sous des masses incroyables d’images, conçues comme des produits fast food, aussitôt faites et postées , aussitôt oubliées, il est bon de rappeler et de se rappeler que la photographie peut être entendue aussi comme projet de vie, donnant un sens et une direction précise à son existence. C’est cela aussi, la photographie, un art de la disponibilité au monde et de conscience de soi.