PATRIMOINE ET PAYSAGE, QUEL RÔLE POUR LA PHOTO ?

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PATRIMOINE ET PAYSAGE, QUEL RÔLE POUR LA PHOTO ?

A l’heure où les attaques contre le patrimoine naturel et culturel se multiplient, il importe de réfléchir sur cette notion de patrimoine, en particulier par rapport à la notion de paysage, et de voir quel rôle peut jouer la photo dans cette valorisation et protection du patrimoine.
L’Unescohttp://whc.unesco.org/, distingue plusieurs catégories de patrimoines à préserver, culturel, naturel et plus récemment immatériel. Toutes sortes de pays et de patrimoines sont donc concernés, à des titres divers, dont un certain nombre en France. Pour ce qui concerne plus spécialement la nature et le paysage, des candidatures se poursuivent actuellement en France, qu’il s’agissent de paysages fortement humanisés, comme les « climats » de Bourgogne http://www.franceculture.fr/emission-tout-un-monde-question-de-climats-vers-une-economie-mondiale-des-terroirs-2015-01-27 ou bien de paysages plus « traditionnels » comme la chaine des Puys d’Auvergnehttp://www.chainedespuys-failledelimagne.com/.

Cependant, on peut s’interroger sur ces distinctions entre ces diverses sortes de patrimoine, en particulier sur cette distinction entre patrimoine culturel et naturel, comme si l’on pouvait séparer la nature de la culture si aisément que cela. Bien au contraire, il s’agirait plutôt aujourd’hui de « renaturer la culture et reculturer la nature » comme le dit Augustin Berque, le promoteur de la mésologie, discipline qui étudie les milieux( Umwelt)où vivent les êtres humains, à différencier de l’environnement comme donnée brut( Umgebung).
(sur cette notion de milieu et celles apparentées voir http://ecoumene.blogspot.fr/2010/12/aux-commencements-du-milieu-historique.html ). Ce qui est important, c’est de voir comment ce fait ce trajet entre environnement et milieux, et de voir qu’il y a n’a pas de coupure, pas dualisme nature/culture, mais plutôt un voyage constant, où comme on le dit en mésologie une « trajection », quelque chose en train de s’accomplir « la trajection de l’Umgebung en Umwelt, de l’environnement en milieu »( Augustin Berque, La mésologie, pour quoi et pour quoi faire, Paris, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2014, p. 55). Ou, pour le dire autrement :
« C’est cela plutôt que j’ai voulu saisir par le terme de trajection[9] : ce mouvement par lequel il y a « subjectivation de l’environnement, environnementalisation du sujet (kankyô no shutaika, shutai no kankyôka 環境の主体化、主体の環境化) », pour emprunter l’une des expressions favorites du naturaliste Imanishi Kinji[10]. » http://ecoumene.blogspot.fr/2013/10/renaturer-la-culture-reculturer-la.html

Il n’y a donc pas lieu de faire de distinction entre un patrimoine qui serait plus « culturel » et un autre qui serait plus « naturel ». De plus, tout aménagement, toute préservation, toute restauration d’un site naturel ou d’un paysage, même lorsque la volonté de mettre en avant son caractère plus « naturel » existe ou bien lorsque l’on se situe dans une volonté de respecter plus la biodiversité, cela inclut nécessairement la présence et l’usage humain du site, même si cet usage se fait dans le respect de l’environnement.
Ainsi, dans la revue du SAGYRC de décembre 2014, qui s’occupe de la « la gestion et de la valorisation du bassin de l’Yzeron », petite rivière située dans le département du Rhône, l’éditorial s’intitule : « Pour un cours d’eau plus naturel, dans un paysage urbain transfiguré ». Des aménagements oeuvrant pour la biodiversité, comme les « gabions »http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/gabion/35736, qui « peuvent servir de refuge pour les salamandres ou crapauds. Les mésanges et les rouges queues y nichent volontiers et les lézards des murailles viennent s’y réchauffer » (revue du SAGYRC, op. cit.), coexistent avec des aménagements destinés plus spécifiquement aux activités humaines comme le plan d’eau du Ronzey dans le village d’Yzeron, où peut se pratiquer notamment la pêche ou l’observation de la vie aquatique (des promontoires ont été construits à cet effet).

On le voit donc jamais il n’y a d’environnement qui serait purement naturel et d’autres milieux qui serait purement humains et culturels. Comme le dit la mésologie avec ce concept de trajection http://fr.wikipedia.org/wiki/Trajection, , il s’agit toujours d’un continuum, d’un aller et retour entre subjectivation de l’environnement et naturalisation du milieu.
Et dans ce processus, la photographie a un rôle à jouer, car comme je l’ai montré lors d’un précédent billethttp://blogs.mediapart.fr/blog/lucile-longre/180714/photographie-espace-et-nature, elle est proprement trajective et fait partie de ce qu’appelle Augustin Berque « les chaînes trajectives » ( in La mésologie…, op. cit., p.57).

En effet, comme le rappelle cet auteur, « en tant que réalité trajective, à partir d’un certain moment de l’histoire et pour une fraction grandissante de l’humanité, l’environnement s’est mis à exister en tant que paysage »( in La mésologie, id., p.57).
C’est là qu’intervient une pensée paysagère et une préoccupation esthétique pour cette portion de l’environnement, considéré désormais comme paysage. La photographie de nature et particulièrement de paysage propose donc une « transfiguration in visu » de la portion d’environnement considérée, pour reprendre une expression de Philippe Descola dans son cours au Collège de France sur le paysagehttp://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/course-2012-02-29-14h00.htm.
La photographie de nature, comme je l’ai montré lors de précédents billets, est
proprement une osmose entre ce qui est photographié et le photographe, et comme dans la Voie de l’arc au Japon, où l’archer devient la cible, le photographe devient ce qu’il photographie, il n’y a plus ni regardeur ni regardé, juste un moment qui se partage entre deux entités. La photographie permet donc, à sa façon, de surmonter le dualisme entre une approche physique et une approche phénoménale, elle réalise une forme particulière de « médiance » : « la médiance se trouvait définie comme le sens ou l’idiosyncrasie d’un certain milieu, c’est-à-dire la relation d’une société à son environnement. » ( source http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9diance).
Je m’attacherai, lors d’un prochain billet, à cerner plus avant les rapports entre photographie de paysage et médiance.