portrait du photographe en tant qu’ermite

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Portrait du photographe en tant qu’ermite.

Ce titre pourrait surprendre ceux qui ne connaissent que les photographes de mode ou ceux qui pratiquent la photographie de rue, dont l’activité n’a, par définition, pas grand-chose de solitaire, au moins pour la partie visible.
Aussi, ce billet aura pour sujet le photographe de nature, du moins celui qui pratique son art en respectant l’environnement et qui se soucie peu de performances, mais vise plutôt à rendre compte de ce qu’il voit avec honnêteté et sincérité.
Par ermite, j’entends l’ermite lettré chinois, un modèle d’existence du lettré dans la Chine ancienne comme je le développerais ci – après.
La photographie de nature est par essence une pratique solitaire, elle exige de passer nombre d’heures seul, dans la nature, souvent au lever ou au coucher du soleil, quand la grande majorité des gens sont chez eux. C’est une passion exigeante, et même si l’on n’en vit pas, comme c’est souvent le cas chez les photographes de nature, elle absorbe une partie importante du temps disponible et de l’activité cérébrale du photographe. Car une photo se pense et se prépare avant, pendant et après la prise de vue, qui ne représente, somme toute, qu’une petite partie du temps total consacré à l’activité photographique. Le reste du temps est consacré à traiter les photos et surtout à en faire la promotion par des moyens divers, car aujourd’hui, un photographe qui ne ferait pas connaître son travail est condamné à l’inexistence sociale, et tous ses efforts lors de sa prise de vue et de son traitement auront été vains.
La photographie, l’activité de prise de vue, représente souvent, surtout pour quelqu’un dont elle n’est pas l’activité principale, une façon de respirer, de s’échapper d’un quotidien ou d’un travail parfois pesant, c’est un poumon indispensable dans la grisaille des jours ou des responsabilités qui lui incombent pour nombre de photographes de nature. Ce faisant, on pourrait rapprocher cette activité au sein de la nature de ce qu’a représenté pour le lettré chinois son jardin ou sa propriété à la campagne, car par-delà les différences de statut ou de société, les similitudes peuvent être nombreuses, ou du moins assez importantes pour mériter que l’on s’y arrête.
Je me réfère ici notamment à quatre principaux ouvrages auxquels le lecteur pourra utilement se reporter pour des précisions complémentaires. Il pourra se reporter aussi à mes précédents billets traitant du rapport entre Chine ancienne et photographie, notamment ‘Le goût du paysage’ et ‘Vivre de paysage’.
Les 4 livres sont :
-Le jardin du lettré, synthèse des arts en Chine, musée Albert Khan/ éditions de l’imprimeur, 2004. Un catalogue d’une exposition dans ce musée en 2004, avec tout un chapitre sur l’érémitisme des lettrés chinois.
-Esthétique et peinture de paysage en Chine, des origines aux Song, Nicole Vandier – Nicolas, Klincksieck, 1982. Avec une traduction d’un certain nombre de traités chinois sur le paysage.
-Les premières peintures de paysage en Chine : aspects religieux, Hubert Delahaye, Ecole française d’Extrême-Orient, 1981. Deux traductions commentées de deux traités chinois sur la peinture de paysage et notamment celui de Zong Bing (375-443), premier vrai traité sur la peinture de paysage en Chine.
-Montagnes et eaux, la culture du Shanshui, Yolaine Escande, Hermann, 2005. Synthèse indispensable sur l’art du paysage en Chine.

: »L’érémitisme est un phénomène culturel typique de la Chine antique, qui a essentiellement touché le monde des lettrés. On considère généralement que <<celui qui à l’opportunité d’assumer une charge et qui la refuse entre en réclusion. >> Il s’agit d’un moment qui permet aux lettrés de révéler les contradictions entre une certaine conjoncture de la société et l’idéal d’un homme. Celui-ci choisit donc de s’extraire de l’environnement social prépondérant, et cela en s’établissant dans un lieu au-delà des villes, dans la montagne ou dans la forêt. Il peut aussi se changer les idées en prenant de la distance vis -à vis de ses soucis. A partir de cette retraite, il manifeste son individualité.
Cette conception du retrait de la société a été développée en Chine dans les temps les plus anciens. Confucius a insisté sur l’idée de travailler à se perfectionner soi-même en aspirant à un idéal. C’est ainsi que s’est façonné un lien indissoluble entre une esthétique du paysage et la mise à l’écart de la vie publique. Dans le taoïsme, Zhuangzi a, lui aussi, insisté sur le détachement spirituel au sein de cette retraite. Cette conception a exercé les plus grands effets sur la pensée des reclus. Jusqu’à l’époque Wei-Jin et celle des dynasties du Sud et du Nord (220-581), les lettrés ont appréhendé et développé cette conception du retrait de la vie publique née dans l’époque pré-Quin et l’ont intégré à une esthétique du paysage. C’est pourquoi ils se sont montrés très avisés quant aux choix et l’embellissement de leur environnement. Le développement sans précédent de ce mode de pensée a engendré des influences profondes et durables sur le perfectionnement et l’enrichissement des techniques de création des jardins de lettrés ainsi que leur contenu culturel (Le Jardin du lettré, op. cit, p.45.) ».
C’est ainsi que l’on voit qu’une « vie engagée et une vie retirée [sont] les buts communs du taoïsme et du confucianisme (Le jardin du lettré, ibid., p 45) «. Une vie où l’on prend et l’on assume ses responsabilités politiques et sociales, par une participation à la vie de la société, et en même temps une recherche d’autre chose, de plus intime et individuel, une recherche d’accomplissement intérieur, d’enrichissement de sa vie spirituelle, voilà un programme auquel nombre de photographes de nature pourraient souscrire.

Ainsi, le photographe américain Paul Strand, qui s’est engagé toute sa vie pour une société plus juste et plus égalitaire, s’est retiré à la fin de sa vie dans le petit village d’Orgeval, à une trentaine de kilomètres de Paris où il passait du temps, entre autres, à photographier son jardin. N’est –ce pas là une forme contemporaine de l’érémitisme du lettré chinois ? http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Strand

Ou bien, plus près de nous, quand le photographe Fabien Gréban http://www.faune-jura.com/abandonne une profession qui n’a rien à voir avec la photographie et le Nord de la France pour aller s’installer dans la montagne du Jura pour devenir photographe animalier http://www.auxoisnature.com/podcast-interview-de-fabien-greban-photographe-animalier/, n’y a—t-il pas là un rapprochement possible avec l’ermite lettré chinois, d’autant que se réfugier dans les montagnes est une posture courante chez l’ermite esthète :
« L’homme de bien a la volonté de se retirer du monde. C’est à la montagne qu’il choisit de demeurer et de se promener. Tête levée, de hauts arbres touffus le protègent de leur ombre, tête baissée, il contemple près de la rivière Lu l’onde s’écouler. Dans le calme et le repos de l’esprit, il cultive la solitude et la vacuité. Il s’immerge dans une profonde recherche de l’essentiel, loin de tout artifice » (Le jardin du lettré, op. cit., p. 53.). Dans ces propos, nombre de photographes de nature pourraient se reconnaître.

Un autre point de rencontre entre ermite lettré et photographe de nature existe. En effet « l’instauration du concept de << vie engagée et vie retirée dans une même finalité>> a amené toutes les couches sociales des lettrés à investir dans l’esthétique du paysage, qui devint affaire esthétique et de mode. Les lettrés ont méticuleusement aménagé leurs résidences et leurs jardins, où montagnes et eaux sont présentes dans un souci esthétique et de transcendance spirituelle (Le jardin du lettré, ibid., p. 55-56) ».

De la même façon, l’activité du photographe de nature l’amène souvent à s’engager activement pour la préservation de l’environnement et la sauvegarde de la biodiversité. C’est tout à la fois une responsabilité sociale et citoyenne en même temps qu’un engagement éthique et esthétique, qui pourrait rappeler, dans une forme contemporaine, le lien entre lettré et esthétique du paysage et du jardin. D’ailleurs le photographe Christian Hoffner n’appelle-t-il pas la colline du Drumont, du sommet de laquelle il a l’habitude de prendre des photos, son jardin https://www.facebook.com/christian.hoffner.7?fref=ts ?

Ainsi, nous pouvons voir que le rapprochement entre le photographe de nature contemporain et l’ermite lettré chinois de la Chine ancienne, loin d’être artificiel, possède au contraire de nombreux points de convergence, pour peu que l’on adapte les concepts chinois anciens en des notions plus proches de nos sociétés actuelles. Le concept de l’ermite lettré chinois, partagé entre « vie engagée et vie retirée » dans une même finalité peut aussi tout à fait convenir, dans un contexte différent, à un certain type de photographe de nature, pour lequel la photographie est tout autant un engagement esthétique qu’un art de vivre.