le goût du paradis, de la photographie comme langage de l’origine

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Après m’être intéressée au paysage en général, je m’intéresserai ici à une forme de « paysage » particulier, le jardin, et au rapport qu’il peut avoir avec la photographie.

Le jardin, en tout cas nos civilisations d’Occident, a dès le début été associé au Paradis, avec la référence obligatoire au jardin  d’Eden, jardin du Paradis judéo-chrétien.  Et c’est sous la triple invocation « photographie, jardin et paradis » que je voudrais mener ma réflexion dans ce billet, car ces trois notions ont des rapports beaucoup plus étroits que l’on ne pourrait le supposer au préalable.

En effet, j’ai une double hypothèse à propos des relations entre ces trois termes, hypothèses que je vais tenter de démontrer dans cet article. Mes deux hypothèses sont les suivantes :

–   comme la photographie est une peau visuelle entre le monde et nous, le jardin est une peau végétale entre la nature et nous. Ce sont deux interfaces qui nous  permettent de communiquer et d’interagir avec le monde et la société d’alentour[1].

–   Comme la photographie est un rappel des origines de notre vie personnelle, le jardin nous ramène toujours à une idée de paradis originel, qu’il s’agisse du paradis chrétien ou d’un paradis se vivant dans une société humaine. La photographie, comme le jardin, nous ramène toujours aux idées de l’origine des choses.

Le terme de paradis vient du grec « paradeisos », et plus anciennement de l’ancien persan «  pairi-daeza » qui signifie enclos de chasse royale. C’est là où les rois de l’ancienne Perse allaient chasser. Voici ce que dit la revue de Téhéran sur ce terme de paradis et sur l’importance du jardin dans l’ancienne Perse :

« Le jardin est un élément fondamental de la culture iranienne, présent dans toutes les

formes artistiques : le tapis, les tissus, la peinture et en particulier la miniature. Son rôle

est, depuis toujours, de procurer une relaxation spirituelle et récréative. C’est

essentiellement un paradis sur terre. L’étymologie du mot paradis remonte en fait à

l’ancien persan (langue avestique) pairi-daeza (littéralement : tout autour-rempart) qui

signifie l’espace de dieu dans le livre de Zoroastre. [1] Il s’est transmis dans la mythologie

judéo-chrétienne sous le nom de Paradis, le Jardin d’Eden et a migré vers les autres

langues indo-européennes telles que le grec et le latin, mais aussi vers des langues

sémitiques ; le mot Akkadien pardesu, le mot hébreu pardes et le mot arabe ferdows ont

pour origine ce mot persan. [2] Rappelons que Xénophon [3] est le premier auteur à

utiliser l’appellation « le paradis » dans un récit grec dans le sens d’un jardin persan

tandis que dans les inscriptions persanes, le mot n’apparaît pas. A l’époque hellénistique,

le mot grec apparaît aussi dans la Bible (Genèse 3:8). On trouve le mot hébreu pardès

seulement dans le sens de « verger » en trois occurrences de la Bible hébraïque :

Cantique des cantiques, 4, 13, Ecclésiaste 2, 5 et Néhémie 2,8.[2] »

On voit que déjà dans cette haute Antiquité, jardin et paradis étaient liés, dans le sens ici, d’un paradis sur terre.

C’est aussi dans ce sens de paradis actuel que nombre de lettrés chinois ont célébrés leur jardin, comme Wang Wei, (701-761) fameux poète et peintre  de l’époque Tang et son jardin du val de Jante, , ou bien Shen Kuo, comme on le voit dans l’extrait ci-après :

Shen Kuo (1031-1095) décrit son jardin, le jardin du Ruisseau du Songe, à Runzhou.

« Ma demeure se trouve en ville, mais en un lieu déserté où les bois sauvages côtoient  les cerfs et les porcs, que mes hôtes quittent tous en fronçant les sourcils, mais dont moi, le Vieux, sais profiter de cette joie en solitaire. Pêcher à la source, me promener en barque sur le ruisseau, me coucher  sur le dos au milieu des bois luxuriants, et à l’ombre des frondaisons, où je m’envie parmi les Anciens Tao Quian, Bo Juyi et Lie Yue, que je nomme les Trois Heureux. (…) Je m’adonne à ce qui s’accorde à mon cœur et à mon humeur : la cithare, les échecs, le [bouddhisme] chan, l’ [art de l’] encre, l’alchimie, le thé, la déclamation, la causerie, le vin, que je nomme les Neuf Hôtes.[3] »

Pour les lettrés chinois, le jardin est toujours un lieu qui a rapport avec la solitude et l’érémitisme, c’est un lieu pour  se retrouver avec soi- même après la dureté du travail administratif de mandarin [4]. Le jardin, pour les lettrés chinois, est un lieu et un moment essentiel de leur vie, qui les fonde véritablement en tant que  personne, en même temps qu’il est un moyen de communiquer avec l’extérieur et le monde environnant. En effet, par l’aménagement de leur jardin et le soin qu’ils y apportent, les lettrés chinois se font un nom et une place  dans la société. Voici  ce que dit Che Bing Chiu de l’importance du jardin dans la société chinoise ancienne :

« La nature et la spontanéité demeurait au centre des préoccupations. Le végétal jouait un rôle essentiel, le bambou occupait une place prépondérante, et le prunus avait remplacé la pivoine (…). Le jardin restait le lieu de rencontre privilégiée entre l’homme- en l’occurrence le  lettré- et l’environnement. [5]»

On retrouve cette notion de Paradis, chrétien cette-fois-ci, dans le jardin du moyen- âge, car «  le Paradis terrestre et le jardin clos, hortus conclusus, sont en effet les deux paradigmes du jardin médiéval. Les jardins, en effet, remplissent la mythologie chrétienne et son histoire.

Le jardin de la Genèse est vert, luxuriant et ombragé ; deux arbres y poussent, l’arbre de la Vie et l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal : ils portent des fruits savoureux et donnent une ombre apaisante ; en son centre une rivière se partage entre quatre cours d’eaux, les quatre Fleuves du Paradis qui ont pour nom  Tigre, Euphrate, Gihon et Phison (Genèse, II, 8 et 10) (…).

Les textes  de l’époque médiévale «  font référence à ce jardin de la Sagesse et le représentent protégés par des murs derrière lesquels croissent les arbres et les fleurs  et où coule l’eau vive. De même, le jardin paradisiaque du Cantique des Cantiques est l’image symbolique choisie pour évoquer le Fiancé et la Fiancée,  soit le Christ et  L’Eglise. La Vierge, nouvelle Eve, habite ce jardin (…)

Le jardin clos est identifié au jardin marial et  la rose, autrefois fleur de Vénus, est la fleur consacrée à Marie, elle devient un symbole de la création mystique. Dans ce jardin, poussent toutes les fleurs, car Marie réunit toutes les vertus, avec une préférence pour le lis de chasteté (…)

Dans la suite de la spiritualité cistercienne, une dévotion mystique particulière à la Vierge, illustrée par l’hortus conclusus, va se développer chez les moines et les religieuses. Le poème du Cantique des Cantiques sert de référence fondamentale et d’image privilégiée. Le jardin biblique prend alors une  signification mystique. Il représente l’âme du fidèle, envahie par les ronces du pêché, mais  appelée à retrouver le Paradis. Le corps en est la clôture, le cœur, la terre à travailler, fertilisée par la grâce de Dieu jaillissant de la fontaine[6] ».

On voit donc que tant dans l’ancienne Perse, dans la  Chine des lettrés, que durant l’époque médiévale, le thème du jardin est étroitement associé à celui du Paradis, de même que l’idée que l’on se fait de ce jardin, et les réalisations afférentes en disent beaucoup sur l’idée que se fait la société du temps de la nature et des rapports que l’on souhaite entretenir avec elle. Le jardin est ici conçu autant comme une interface avec la nature plus ou moins domestiquée, que comme un moyen de communiquer avec la société, sur  la place que la nature et les jardins peuvent y prendre.

Pour le Moyen- Age, le jardin, qu’il soit rural ou urbain, exprime une conception organisée et rationnelle du monde. Pour le lettré chinois, le jardin sera le moyen d’exprimer la  tension qui l’habite, entre d’un côté l’érémitisme et le goût de la solitude influencés par le taoïsme et de l’autre l’esprit confucéen,  dont l’idéal est deservir le prince et de vivre en société avec toutes ses obligations.

La photographie est traversée de tensions et de questions analogues, particulièrement la photographie de nature.

Comme je  l’ai montré dans mon article sur le vide et le blanc [7], la photographie nous ramène aux origines de notre vie, au temps d’avant le  langage, où la communication avec l’objet maternel se faisait autant par le  regard que  par le toucher et l’ouïe, une « peau de lumière » englobant alors la mère et l’enfant. Toute photographie, qu’on la prenne ou qu’on la voit, nous ramène à ce temps primordial, et encore plus s’il s’agit d’une photographie de nature, car alors l’image du Paradis, terrestre ou céleste, vient en renfort.

Devant toute image de fleurs ou de  paysage, il nous vient immédiatement, et de façon inconsciente, l’image d’un Paradis perdu et espéré, et cela avec d’autant plus  de force s’il s’agit d’une photographie, dont l’essence, comme le dit son nom, est faite de  lumière, donc des origines de la vie et de la conscience. Devant les images de fleurs ou de paysage que fait par  exemple le photographe vosgien Christian Hoffner [8], comment ne pas sentir ce grand souffle de l’originel ?

D’autre part, la photographie de nature est aussi traversée des grandes questions sociales de notre temps, en particulier des questions touchant à la préservation de la biodiversité et aux effets du réchauffement climatique. C’est ainsi que nombre de photographes veulent témoigner, à l’instar  de Vincent Munier [9], des beautés d’une nature encore préservée, pour que le public soit encore plus conscient de la nécessité de préserver notre héritage naturel.

La photographie est le langage de l’origine, des premiers temps de la vie, elle est des moyens qui nous permettent de nous retrouver dans le cœur de l’existant et de notre existence, comme le jardin nous permet de retrouver en nous le goût du paradis et de croire en nos rêves passés et à venir.

[1]  Sur cette hypothèse concernant la photographie et tout ce qui va suivre, on consultera avec profit mon article sur le vide et le blanc  https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] http://www.teheran.ir/spip.php?article2091#gsc.tab=0

[3] Che Bing Chiu, Jardins de Chine, ou la quête du paradis, Paris, Editions de la Martinière, 2010, p.41

[4] Sur cet érémitisme des lettrés chinois et leur rapport avec la photographie de nature, voir le billet suivant  https://imagesetimageurs.com/2015/06/15/portrait-du-photographe-en-tant-quermite/

[5] Jardins de Chine, op. cit., p.45.

[6] Viviane Huchard, Pasale Bourgain, Le jardin médiéval, un musée imaginaire, Puf, Paris, 2002, p. 26-28.

[7] Voir note 1.

[8] https://www.facebook.com/christian.hoffner.7

[9] http://vincentmunier.com/indexflash.html

 

 

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