la quête des origines, Yzeron, entre Préhistoire et romantisme

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Cet article, qui fait suite à mes deux précédents articles sur Yzeron (parus dans la revue l’Araire n°198 de septembre 2019 et sur mon blog, Yzeron, village pittoresque[1]), parlera d’un aspect particulier de l’histoire du tourisme à Yzeron, et qui nous entraînera à explorer tant les débuts du phénomène touristique, à la fin du XVIIIème siècle, que les balbutiements de l’esprit scientifique au début du XIXème siècle.

Au début du XXème siècle sont éditées une série de cartes postales sur Yzeron, intitulées « Archéologie préhistorique » Ces cartes montrent des sites naturels situés sur la colline de Py Froid et censés avoir servi de lieu d’habitation à une population préhistorique, les Philolithes.

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Le texte accompagnant ces cartes postales sont tirés des livres et articles de François Gabut, un chef du contentieux du service de la Compagnie des eaux de la ville de Lyon, à partir des années 1870, originaire de l’Aube. Il s’est fait connaitre comme un des premiers spécialistes des aqueducs romains de Lyon. Son œuvre scientifique à ce sujet est d’une réelle importance à l’époque et elle est toujours considérée de nos jours comme une œuvre d’une grande qualité[2].

Cependant, il y a un autre versant des écrits de François Gabut qui est beaucoup plus problématique et beaucoup plus sujet à caution. Il s’agit de tout ce qui concerne ses livres et articles sur la préhistoire, et où, après la rigueur et l’esprit scientifique des textes sur les aqueducs, c’est plutôt la folle du logis qui s’exprime et charrie tout ce que le XIXème et, avant lui, la fin du XVIIIème siècle, a pu inventer et imaginer sur les origines de l’homme et de l’esprit humain.

On y trouve, pêle-mêle, des références à ce que la science préhistorique, dans ses débuts, a pu mettre en place comme concepts et faits avérés, mais interprétés de façon totalement délirante et sans que la raison et le raisonnement scientifique ne semblent intervenir. Cela est typique de l’esprit du XIXème siècle, où, en ces temps où les sciences et le raisonnement logique, reposant sur des preuves et des faits avérés et produits par l’expérimentation scientifique, font petit à petit leur chemin dans la mentalité du temps. Mais, même chez des personnes aspirant à cette rigueur intellectuelle, ce type de démarche se fait avec beaucoup d’essais et d’erreurs, et souvent des processus mentaux reposant sur des preuves établies scientifiquement se mêlent à des considérations beaucoup plus floues, voire carrément du domaine de la fiction et de l’affabulation pure et simple.

C’est ainsi que Gabut invente ce récit totalement délirant des philolithes, une population « préhistorique », qui aurait vécu dans la région lyonnaise, et notamment sur la colline de Py -Froid, et y aurait pratiqué des rites sauvages et des sacrifices humains.

Gabut recycle dans ce récit légendaire toutes les connaissances livresques qu’il a pu accumuler jusque-là, que celles-ci soient issues d’ouvrages véritablement scientifiques ou non, et on y trouve ainsi dans un véritable pot-pourri des allusions aux religions du Proche-Orient ancien, qui commencent à être connues à son époque, des notions se rapportant aux civilisations antiques de l’Asie et de l’Extrême- Orient, qui mêlent, dans un tout indistinct, faits établis et inventions pures et simples. Et, dans cette entreprise, Gabut se montre tout à fait un homme de son temps et son œuvre « préhistorique » est prise tout à fait au sérieux par les hommes de science de son époque, car un certain nombre d’articles de lui sur ce sujet sont publiés dans le journal « La construction lyonnaise », journal de bonne tenue, qui publie des articles ayant trait à l’architecture ou au bâti, entre 1893 et 1898, sous le titre « ARCHÉOLOGIE, Préhistorique et Gallo-Romaine » :

LARINA

CAMP CELTIQUE ET GALLO-ROMAIN

— SUITE—

III

« Les restes des cultes religieux et les débris de l’industrie humaine, trouvés à Larina, peuvent se classer ainsi dans l’ordre chronologique. Au sud et au nord du trou de la Ghuire et au sud-ouest du mamelon numéro 2, l’époque mégalithique, au nord les tumulus en terre. Sur les mamelons 1 et 2 les sépultures de l’époque du bronze et du fer, ainsi décrites par M. Chantre (Etudes paléoethnologiques, 1880), « les fouilles que j’ai fait opérer sur ce point, m’ont montré que la plupart d’entre eux (les tombeaux), appartiennent à l’époque gauloise, les quelques objets que j’y ai trouvés, sont des poteries et des débris d’armes », il est juste de dire, que beaucoup de ces sépultures avaient été violées avant l’arrivée de M Chantre. L’époque gaélique ou gauloise est en outre représentée par les murs, maçonnés et en pierres sèches, qui forment les remparts. L’époque gallo-romaine a laissé des débris de poteries et des morceaux de tuiles à gros rebords sur les mamelons 1 et 2. Des objets en bronze, des monnaies, des amphores, des poteries, des tuiles à gros rebords, dans la plaine lettre 0 du plan, et dans le champ lettre P, à l’angle nord-ouest de la brèche ouverte dans le rempart sud. L’époque sarrazine a dû également y laisser des vestiges dont personne n’a parlé, ou qui n’ont pas été signalés. Enfin le culte catholique a érigé récemment sur la pointe nord, au bord de la corniche de la grande roche, une statue de la Madone, car on ne dit pas « la vierge » dans le pays. L’édicule en pierre, est composé de quatre colonnes supportant une pierre plate sur laquelle la statue est placée debout. Les mardelles du camp de Larina peuvent remonter à une très haute antiquité, surtout celles qui sont sur l’angle nord-est du plateau inférieur, mais ces abris ont dû être utilisés à toutes les époques [3]».

Ce texte est tout à fait typique d’une démarche scientifique balbutiante, entre procédés de fouilles qui cherchent à être rigoureux et interprétation délirante et esprit pré-scientifique.

Le site de Larina, situé sur l’île Crémieu, en Isère, est effectivement reconnu de nos jours comme un site archéologique important, dont l’occupation va de la préhistoire au haut Moyen-Âge[4].

François Gabut sait l’importance de réaliser des fouilles et d’en classer et répertorier les vestiges selon les types d’objets ou de construction trouvés et selon les époques, mais là, d’une part, il se contente d’affirmer mais ne démontre rien et ne produit aucune preuve à l’appui de ses dires, mais d’autre part, il fait preuve parfois d’un véritable esprit pré- scientifique, avec ce qu’il dit sur les sarrazins :

« L’époque sarrazine a dû également y laisser des vestiges dont personne n’a parlé, ou qui n’ont pas été signalés. »

Les Sarrazins ont « dû » être présents sur le plateau de Larina, nous dit Gabut, et précisément par ce qu’il n’y a aucune trace de leur occupation, que l’on donc « forcément » fait disparaître. On ne saurait tenir un propos moins scientifique que cela, la chose s’explique précisément par ce qu’elle n’existe pas ou que l’on en retrouve aucune trace ! Cette sorte de « raisonnement » est typique d’une méthode scientifique qui se cherche et d’une méthode expérimentale qui peine à s’imposer.

A travers l’exemple de ces cartes postales et de ces textes, c’est toute l’histoire du XIXème siècle et de la fin du XVIIIème que l’on doit convoquer, si l’on veut comprendre comme ce genre d’écrit et de productions « scientifiques » a pu exister à l’aube des années 1900.

 Depuis la fin du XVIIIème et les débuts de l’esprit romantique, il y a une certaine fascination sur les origines de l’homme, avec notamment l’avènement de la celtomanie.

La celtomanie est une attention très marquée, une passion pour tout ce qui relève de « nos ancêtres gaulois », entendus comme la plus ancienne civilisation humaine que l’on puisse connaître alors. En effet, en Europe, le poids de l’Église et des dogmes religieux est toujours assez puissant et il ne saurait être aucunement question de remettre en cause l’historicité du Déluge et d’imaginer une autre histoire humaine telle que celle racontée par la Bible[5].

Boucher de Perthes (1788-1868), le premier à parler de Préhistoire, et Charles Darwin auront fort à faire pour imposer leur point de vue et la véracité scientifique de leurs dires face à la toute-puissance des croyances religieuses.

Et Boucher de Perthes lui-même est un personnage tout à fait contradictoire, à l’instar de François Gabut, capable en même temps de raisonnements tout à fait scientifiques et rigoureux et la minute d’après, emporté par son esprit imaginatif et son enthousiasme romantique, de basculer dans des fantaisies et des affabulations fort peu rationnelles[6].

Ce qui peut poser problème, c’est que, en ces débuts de l’esprit scientifique, on ne sait pas encore trop faire la part entre ce que l’on peut prouver et démontrer logiquement à l’aide de preuves tangibles et authentiques, et ce qui ressort de la pure imagination, voire de l’escroquerie intellectuelle pure et simple (Boucher de Perthes en sera la victime avec la controverse sur les vestiges trouvés au lieu-dit du Moulin Quignon, et cela nuira à sa réputation de savant et assombrira les dernières années de sa vie).

C’est ainsi que les écrits de Gabut sur « l’archéologie préhistorique » seront publiés dans cette revue tout à fait sérieuse qu’est la Construction Lyonnaise, comme n’importe quel article scientifique digne de foi.

Cette recherche de grands ancêtres, à l’échelle de l’Europe, s’appuie aussi, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, sur la montée des mouvements nationaux, où l’on se met en quête de figures mythiques ou légendaires qui puissent appuyer ces revendications nationales.

C’est ainsi que renaissent des langues ou récits mythiques quelque peu oubliés, comme la redécouverte du Kalevala par Elias Lönnrot et la mise en forme du finnois[7] .Le Kalevala est une épopée composée au XIXe siècle par Elias Lönnrot, folkloriste et médecin, sur la base de poésies populaires de la mythologie finnoise transmises oralement. Il est considéré comme l’épopée nationale finlandaise et compte parmi les plus importantes œuvres en langue finnoise. Une première version, publiée en 1835, fut suivie en 1849 d’une édition considérablement augmentée. Les textes furent collectés dans les campagnes finnoises, notamment en Carélie et servirent à Lönnrot à mettre au point une langue finnoise moderne[8].

Mais c’est aussi comme cela que se mettent en place des choses beaucoup plus contestables, comme la « redécouverte » du site officiel d’Alésia et la mise en place de Vercingétorix et des Gaulois, sous le Second Empire, comme figures tutélaires et incarnation du génie de la nation et de l’esprit français[9].

C’est ainsi que se développe progressivement toute une littérature à la gloire de la « France de nos aïeux », tout empreinte de positivisme, d’esprit guerrier et revanchard après la défaite de 1870. On l’enseigne dans les écoles, on la célèbre dans les livres et on l’encense dans la presse. C’est alors qu’Onésime Reclus, parent du célèbre géographe, peut écrire, dans la revue mensuelle du Touring -Club de France, en février 1910, un texte à la gloire des ancêtres et de la France éternelle 

: » Le compte rendu critique d’un Atlas pittoresque de la France illustre, en 1907, la façon dont se rassemblent au sein d’un dessein intellectuel cohérent les descriptions de terroirs, de sites, de monuments historiques ou de mégalithes qui se multiplient au même moment, de façon apparemment hétéroclite, dans les pages des brochures touristiques et des revues illustrées. L’auteur, Onésime Reclus, parent du grand géographe, propose une vision toute religieuse de la communauté nationale. Il définit, certes, cette dernière par l’appartenance de ses membres à une même race installée anciennement sur un même sol, mais envisage ce lien sous un angle très différent de ce qu’il est, par exemple, dans la pensée nationaliste allemande. La personnalité de la France, dit Onésime Reclus, est caractérisée par la diversité. Multiplicité des races et des ancêtres qui se sont mêlés dans ce territoire privilégié, multiplicité des sols et des climats qui font la « merveilleuse diversité » de la France : la diversité n’est pas éclatement mais cohérence. L’Atlas pittoresque, qui décrit la France canton par canton, n’est pas un kaléidoscope d’images sans relations entre elles mais le reflet d’un pays divers dont l’étude minutieuse permet de retrouver la personnalité profonde. Ces lieux communs de la pensée patriotique imprégneront jusqu’à l’enseignement primaire dans les décennies qui suivent (..). Ce qu’il faut faire ? À l’image de l’Atlas pittoresque déjà cité :

« « […] noter la situation d’un pays au vent de la mer ou au vent continental ; dire de quelle pierre, de quelle terre il est fait, à quelle hauteur au-dessus du niveau des océans ; à l’abri des bois ou à la merci des bourrasques ; dans la région de l’olivier, de la vigne, des gazons, des chênes, des sapins, « des névés : […] Ramener la pensée à la lignée des ancêtres jusqu’aux préancêtres ; prouver ainsi la continuité qui fait de nous, sans plaisanterie, les fils de trente-six mille pères ; nommer le château, l’église médiévale, la colonne, la villa,la voie romaine, le mégalithe […] (Ne pas mépriser les plus pauvres endroits et écrire pour tous.) Nulle trace, d’ailleurs, d’exclusion raciste dans cette quête. La France n’est-elle pas un pays béni par la nature où des peuples divers, dans des temps très lointains, ont trouvé définitivement refuge : […] un pays gai, avenant, est un pôle attractif : on fuit les toundras, on court à la Normandie, à l’Île-de-France, aux terres gasconnes, au Béarn, à la Provence, à la Corse. Des tribus pour toujours inconnues, arrivées on ne saura jamais d’où, en tout cas d’Orient et du Midi, trouvèrent bon de rester en “Belle France” »[10].

Les écrits de François Gabut sont issus de tout cela et participent de tout ce grand brassage d’idées de ce XIXème siècle qui se cherche, entre soumission aveugle aux dogmes religieux, aspiration aux découvertes scientifiques et à un esprit plus éclairé, et exaltation de la nation et des grands ancêtres pouvant conduire à des grandes réalisations mais aussi a de grands excès et affabulations. D’ailleurs notre Gabut n’est pas le seul à imaginer de telles choses à son époque et dans la région et il cite notamment deux auteurs travaillant dans les mêmes directions que lui, Melville Glover, professeur d’anglais, et son ouvrage sur les Monuments préhistoriques de Tarare[11] et M. Claudius Savoye, Instituteur à Odenas (Rhône), auteur d’une archéologie préhistorique du Beaujolais[12].

Et, comme chez Gabut, ces deux personnes mêlent à la fois des références « scientifiques » empruntées un peu partout à des obsessions et des délires qui leur sont propres.

C’est ainsi que Gabut, à côté de références « érudites » un peu pêle-mêle ( qui rassemblent en un tout disparate des notions de préhistoire, surtout fantasmées, et des connaissances sur l’antiquité asiatique et proche-orientale faites de bric et de broc) met dans ses écrits beaucoup  de ses obsessions ayant trait au sexe féminin : il parle ainsi souvent de « mamelon » et de « bouton lithique » et il est aussi souvent question de prêtresse ou de sacrifices humains chez les philolithes, avec des dames dans des poses tout à fait suggestives.

Ainsi, cette série de cartes postales vantant la richesse patrimoniale et archéologique d’Yzeron sont tout à fait représentatives de leur temps. Elles condensent à la fois toutes les aspirations et toutes les obsessions de leur époque, partagée entre goût pour l’esprit scientifique et passion romantique, toute-puissance des dogmes religieux et exaltation nationale. En les parcourant, on revit l’esprit et la mentalité de tout un siècle, entre les débuts du romantisme et l’avènement de l’esprit scientifique moderne.


[1] https://yzeronvillagepittoresque.fr/2020/01/14/yzeron-ou-lesthetique-du-pittoresque/

[2] Gryphe, revue de la bibliothèque municipale de Lyon, septembre 2007, n°17, article de Jean Burdy.

[3] La Construction Lyonnaise, 16 décembre 1893.

[4] https://www.isere-tourisme.com/patrimoine-culturel/site-archeologique-de-larina

[5] Sur ce sujet, voir notamment ce livre, qui parle des débuts de l’esprit scientifique au XIXème siècle, de la confrontation aux dogmes religieux et de l’effet que produit sur une société et des esprits non préparés et non éduqués ces connaissances scientifiques en développement Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIXᵉ siècle – Catalogue d’exposition, Coédition Musée d’Orsay/ Gallimard, Paris, 2021.

[6] Claudine Cohen, Jean- jacques Hublin, Boucher de Perthes, Les origines romantiques de la préhistoire, Paris, éditions Belin, 2017.

[7] Le Kalevala: Épopée des Finnois, par Elias Lönnrot, traduction Gabriel Rebourcet, Collection In quarto, éditions Gallimard, Paris, 2010.

[8] Juliette Monnin-Hornung, Le Kalevala : ses héros, ses mythes et sa magie, Genève, 2013.

[9] https://www.archeographe.net/node/698

[10] Lavenir, Catherine Bertho. La Roue et le Stylo (Le champ médiologique) (p. 245). Paris, éditions Odile Jacob.

[11] Meville Glover, les Monuments préhistoriques des environs de Tarare, avec un plan du cromlech des salles, Lyon, Georg, libraire -éditeur, 1876.

[12] https://archive.org/stream/bulletindelasoc00lyongoog/bulletindelasoc00lyongoog_djvu.txt